L'expérience du mal

Accepter le mal?
Y a-t-il moyen de recommencer à vivre, malgré ce qui fut enduré?
Indéniablement, on ne peut recommencer à vivre qu'en acceptant sa propre
histoire. Cela signifie-t-il accepter le mal qu'elle contient? Nous l'avons
souligné, pour celui qui a souffert, plus rien ne sera comme avant. Se réapproprier
ces moments éprouvants ne peut vouloir dire réapprendre à vivre
comme s'il ne s'était rien passé. Il n'est donc pas question de poursuivre ce
qui a été interrompu, mais de commencer une autre vie, l'ancienne étant
définitivement perdue. Ce qui a changé du tout au tout, nous le savons,
c'est qu'il y a désormais l'irréparable à assumer, qui par ailleurs nous
condamne à vivre avec cette triple découverte : nous ne sommes pas tout puissants,
l'autre nous échappe, et rien ne nous est dû. Nous ne pouvons plus
faire comme si nous ne le savions pas, comme si ce n'étaient là que des
idées de philosophe. Ces vérités sont marquées au fer rouge dans notre
chair, tout autant que la plaie qui déchire notre histoire. Mais il ne suffit pas
que ces vérités soient inscrites à même notre peau, il faut encore les faire
nôtres. Est-ce seulement imaginable? Il faut le reconnaître humblement, il
n'y a pas de recette. Même accompagné, chacun est seul sur le chemin qui
le reconduit à soi. Les théories, à commencer par la philosophie, ne sont ici
d?aucun secours. Elles risquent même de se révéler dangereuses quand, subjugué
par elles, on cherche à comprendre pour ne pas avoir à vivre. Car il
n'y a pas d'autre chemin que celui de la vie, celui de ce travail lent mais
éprouvant, par lequel on meurt à ce que l'on n'est plus, à ce que l'on aurait
voulu être - à savoir celui-là qui n'aurait pas vécu ce que l'on a vécu -,
pour apprivoiser celui-là que l'on est réellement devenu. Ce travail de
« lâcher prise » peut enfin commencer quand on s'est d'abord épuisé dans
toutes ces tentatives pour y échapper, qu'il s'agisse du déni, de la violence
et de la dépression. Certes, au moment d'entreprendre ce travail, on ignore
s'il aboutira. Mais c'est la seule voie pour recommencer à vivre.

Jean-Michel Longneaux