Oser la Vie
Le jour où mon fils Antoine a perdu la vie et que, quelque temps plus tard, sa maman a décidé de mettre fin à ses jours, j'étais bien incapable de m'envisager le moindre avenir, même le plus infime qu'il soit. Je croyais que ma vie s'arrêterait là, brusquement, en ce mois de février 2003.
Durant les premiers mois qui ont suivi le drame, je n'arrivais plus à me donner le droit de vivre pour moi-même, cela me paraissait tellement indécent. Comment aurais-je pu me permettre de sourire ou de rire, alors qu'Antoine ne le pouvait plus ?
J'étais rongé par la culpabilité. Je me considérais comme un mauvais père, incapable d'avoir permis à Antoine de grandir et de devenir un adulte, d'avoir pu le protéger. Ma vie n'avait plus de valeur à mes yeux, je ne me battais plus pour moi, mais pour famille et mes amis, afin de ne pas attiser leur souffrance. J'entendais dire que la mort d'un enfant est une épreuve dont on ne se relève pas. Pourquoi donc aurais-je dû me battre pour vivre ?
Au fil des mois et des années qui passaient, l'attachement et l'amitié sincère dont me firent preuve mes proches me permirent de réaliser l'importance qu'ils accordaient à ma vie. Je me rendais peu à peu compte que j'existais pour moi-même et plus seulement au travers des autres. Ce fut le tournant de mon chemin de reconstruction. Car il s'agit bel et bien d'une reconstruction. Ce que je venais de traverser, l?épreuve de ma vie, a tout ravagé sur son passage, tel un énorme tsunami. Ce que je voyais de ma vie n?était plus que désolation et ruines?
Je ne voulais pas en rester là. Il est très vite devenu pour moi essentiel de me battre afin de donner un sens à tout ce que je venais de vivre. Au début, je me disais : « Je ne veux pas que l'on dise que le papa d'Antoine s'est laissé plonger dans l'alcool et mourir de chagrin ». Je tenais à rester digne face à tout ce qu'il m'a apporté. Je me dis encore aujourd'hui qu'Antoine a toujours voulu mon bonheur et qu'il n'y a aucune raison qu'il n'en soit maintenant plus ainsi.
C'est pourquoi j'ai décidé de me laisser tenter par la Vie, plutôt que par la mort qui me côtoyait alors de si près? Je pus enfin commencer à oser recroire en la Vie, à me reconstruire et à abattre les mûrs intérieurs que je m'étais fabriqué en guise de protection. Il me fallait tenter de retrouver la confiance en moi qui avait été anéantie et canaliser ma colère qui était latente afin qu'elle ne se transforme pas en haine. J'avais tout à réapprendre, un peu comme si « mon disque dur » avait été effacé. Réapprendre à prendre soin de moi, à me respecter. Réapprendre à suivre mon intuition, à m'écouter et à écouter les autres. Réapprendre ce qu'est le bonheur, surtout à réaliser qu'il pouvait encore exister et qu'il se trouve parfois bien plus proche que ce que l'on pouvait imaginer. Réapprendre à rire. Réapprendre à aimer et à accepter d'être aimé. Réapprendre l'espoir et le sens de l'amitié. Réapprendre à me connaître, ou plutôt apprendre à reconnaître l'homme que je suis en train de devenir et à m'accepter ainsi.
Je n'ai jamais eu l'impression d'avancer à pas de géant. Mais j'avançais continuellement, à mon rythme. Chaque journée qui passait me permettait de poser un pied devant l'autre, de vivre une nouvelle expérience, de grandir. Il est vrai que je me suis parfois retrouvé face à des murs me semblant infranchissables. Et pourtant, malgré le découragement qui m'envahissait parfois, je me découvrais des forces insoupçonnées pour franchir les obstacles rencontrés. Des forces que je ne pensais même pas détenir en moi. D'où venaient-elles ? Je reste convaincu d'avoir puisé une énergie énorme dans l'élan d'amitié avec lequel mes proches m'accompagnent depuis plus de 7 années. Mais je ressens également que cette force porte un doux prénom? Antoine? Sa présence n'est pas physiquement palpable, mais il est bel bien là, pas aussi éloigné que l'on pourrait le croire, il m'accompagne?
C'est surtout rétrospectivement, en me retournant, que j'ai pu prendre conscience, avec humilité, de l'importance du chemin parcouru et d'en mesurer l'ampleur. J'ai réalisé que ma vie s'est métamorphosée. Il y a une vie « avant » et une autre « après », qui s'est bâtie avec les enseignements tirés des épreuves traversées. Ma vie m'appartient, je l'assume et pour rien au monde je ne voudrais l'échanger contre une autre. J'ai appris à mieux me connaître, cette épreuve m'a révélé tel que je suis devenu, avec mes faiblesses et mes forces. Antoine me manque incontestablement. Malgré cela, ma vie est aujourd'hui plutôt belle et j'ai remarqué que la souffrance tranchante du début, a fait place à un apaisement du coeur et des sentiments. Je sais que le prix payé pour y arriver est incalculable, mais c'est cela qui m'aide aujourd'hui à profiter pleinement et simplement des petits bonheurs quotidiens?
Je parlais tout à l'heure du fait qu'il était important pour moi de trouver un sens à la mort d'Antoine et de sa maman. Ce sens, je l'ai trouvé dans le dialogue, le partage et l'écoute. C'est la raison de mon engagement auprès de « Parents désenfantés ». J'ai pu y puiser une énorme richesse. D'autre part, je ne peux m'empêcher de penser que, si un jour, j'arrivais à donner ne fut-ce qu'une lueur d'espoir à un parent ayant perdu un enfant, Antoine ne serait pas mort pour rien? C'est pour cela que je peux pleinement apprécier un simple petit sourire, car il remplace bien des mots...
Alors, si je me repose la question du début : « Pourquoi donc aurais-je dû me battre pour vivre ? ». Je réponds aujourd'hui, qu'en osant faire confiance à la vie, j'ai appris que rien n'est jamais perdu d'avance pour qui veut avancer sur le chemin de la vie. Il s'agit d'un cheminement, certes difficile, mais tellement enrichissant et beau.
Jean
